vendredi 28 mars 2014

Réflexions autour du téléfilm Sacrifice et l’immolation volontaire par le feu

Agnès Cavet, « Sacrifice : le nouveau testament des « buissons ardents » », Lectures [En ligne], Les notes critiques, 2014, mis en ligne le 27 mars 2014, consulté le 28 mars 2014. URL : http://lectures.revues.org/14100


Extraits (Acces à l'article intégrale )

"Au-delà d’un retour salutaire sur ce pan de l’histoire, qui a marqué également les esprits à l’ouest de la Tchécoslovaquie, ce film nous invite à interroger le contexte, le sens et la portée d’un acte tel que l’immolation volontaire par le feu, comme moyen d’expression extrême d’un état de révolte, d’impuissance et de désespoir, comme signal d’alarme, comme tentative d’action contre un oppresseur et/ou comme sacrifice de soi au nom d’une cause perdue."

"Brûler plutôt que mourir
Les sciences sociales n’ont jusqu’à présent posé qu’un regard marginal sur les actes de violence auto-infligée. Leur forme s’inspire sans doute de ce que Durkheim qualifiait de « suicides altruistes »19 à connotation rituelle ou mystique, pratiqués dans certaines cultures asiatiques. Mais les embrasements protestataires ne semblent pas répondre à une volonté de mort, même si le risque en est bien présent et assumé – Jan Palach le confirme pour sa part lorsqu’il murmure dans l’ambulance « ce n’est pas un suicide ». Le recours à l’immolation à des fins politiques s’est d’abord développé en Asie au cours du siècle dernier, pour gagner plus récemment le Moyen-Orient et le reste du monde.

"Retourner contre soi le stigmate de la violence subie

Après s’être confronté au phénomène des immolations et des grèves de la faim, utilisées comme modes d’action par les militants kurdes qu’il a étudiés, Olivier Grojean propose d’aborder les « violences contre soi » à caractère protestataire ou revendicatif dans le cadre de la sociologie des mobilisations. Il observe qu’elles s’inscrivent dans un « répertoire d’actions », individuelles ou collectives, auquel ont particulièrement recours des « acteurs à faibles ressources, engagés dans des interactions fortement asymétriques », qui n’ont donc « pas d’autres moyens » de « débloquer une situation perçue comme intolérable ». Ces violences auto-infligées apparaissent « quand les revendications touchent aux fondements de l’identité sociale, politique, ethnique ou confessionnelle des acteurs engagés. La réclamation ou la contestation d’un statut, la volonté d’être traité avec dignité, le refus d’une politique inhumaine ne sont alors plus exigés de manière exclusivement symbolique, mais bien incarnés dans le supplice que l’on s’inflige ». Elles réalisent donc un « retournement des stigmates de la souffrance subie »21. Au-delà de cette première approche, il reste de la place pour des recherches plus approfondies sur ce phénomène qui ne cesse de gagner du terrain.

« Consumés par le travail »

Car depuis peu, la France est elle-même confrontée à un nombre croissant d’ignitions volontaires : une cinquantaine de cas recensés entre 2011 et 2013. Si ces actes ne peuvent être reliés à une cause politique organisée, comme celle des martyrs kurdes ou tibétains, on aurait tort de disqualifier toute dimension politique à ces gestes et de réduire leurs auteurs à des profils psychologiques déviants, comme tend à le faire le discours psychiatrique22. En effet, au moins onze de ces immolations récentes apparaissent directement liées à une problématique d’exclusion sociale, et plus particulièrement d’exclusion du travail. C’est sur ces cas que revient le remarquable web-documentaire de Samuel Bollendorff et Olivia Collo, Le grand incendie, publié fin 201323. Qu’ils soient cadres quinquagénaires mis au placard d’une grande entreprise de télécom ou chômeurs en fin de droits, les uns et les autres ont tenté de faire entendre un message fort en s’immolant sur le parking de leur entreprise ou devant une agence du Pôle emploi.

Les années 2000 ont déjà vu s’alourdir de façon inquiétante le décompte des suicides imputables à ce qu’il est convenu d’appeler la grande souffrance au travail24. Plans sociaux en cascade, restructurations incessantes visant à mieux servir les intérêts des actionnaires, management déshumanisé…, les causes du malaise sont bien connues des sociologues du travail. De grandes entreprises renommées se sont tristement illustrées par les épidémies de suicides qui touchent leurs personnels. Mais malgré les lettres explicites laissées par les uns, malgré le choix signifiant des autres de mettre fin à leurs jours sur le lieu même de leur travail, ces entreprises s’enferment trop souvent dans la dénégation, préférant alléguer des causes individuelles, psychologiques et familiales, plutôt que d’assumer leur part de responsabilité. Ainsi ces suicides au travail suscitent-ils davantage des réponses de santé publique que des solutions au cœur même de l’organisation du travail, confirmant par-là que le message des suicidés n’est pas réellement entendu pour ce qu’il est.
  • 24 Voir notamment Laurence Théry (dir.), Le travail intenable. Résister collectivement à l’intensification du travail, Paris, La Découverte, coll. « Entreprise & Société », 2006. Compte rendu de Laure Célérier pour Lectures : http://lectures.revues.org/1107 ; Christophe Dejours, La panne. Repenser le travail et changer la vie, Paris, Bayard, 2012. Compte rendu de Nadia Veyrié pour Lectures : http://lectures.revues.org/11204

Dans ce contexte de banalisation des suicides, faut-il vraiment s’étonner que certains éprouvent aujourd’hui la nécessité de franchir un nouveau cap et d’accomplir ce que l’historien Michel Vovelle considère comme « la plus grande transgression »25 ? Au travers des flammes auxquels ils se livrent en dernier recours pour attirer notre attention, saurons-nous voir l’urgence d’inverser le cours des rapports de forces dans le monde du travail ? Et serons-nous capables, en leur mémoire, de ne pas céder davantage à la compromission qu’à la résignation ?
25 Michel Vovelle, « L’immolation par le feu est la plus grande transgression », Le Point, 18 octobre 2011. http://www.lepoint.fr/societe/michel-vovelle-l-immolation-par-le-feu-est-la-plus-grande-transgression-18-10-2011-1386062_23.php.