lundi 23 juillet 2012

ARTICLE Au Japon, le suicide d'un collégien harcelé lève un tabou


Au Japon, le suicide d'un collégien harcelé lève un tabou

LE MONDE |

C'est un nouveau rebondissement dans une affaire qui suscite une grande émotion au Japon. Le 17 juillet, la municipalité d'Otsu, dans l'Ouest, a fait savoir qu'elle était prête à "admettre un lien entre des actes de harcèlement et le suicide" d'un collégien de 13 ans. Ce dernier avait mis fin à ses jours en octobre 2011 en se jetant de l'appartement familial, au quatorzième étage d'un immeuble. Il subissait, selon plusieurs enquêtes, d'inlassables brimades de la part de ses camarades de classe.

La gravité de cette affaire de harcèlement (ijime en japonais) n'a pas empêché les autorités locales de tout faire pour l'étouffer. A la demande des parents, le collège a accepté de mener une enquête à la condition qu'ils signent un accord de confidentialité avant d'avoir accès au contenu. Ils ont accepté mais ont été profondément choqués de découvrir ce que leur fils avait subi.
Selon les témoignages recueillis auprès des élèves, le jeune garçon avait été racketté, contraint de voler dans des magasins ou de manger des abeilles mortes. Sa chambre avait été saccagée. Surtout, il aurait été obligé de simuler à plusieurs reprises son propre suicide et ses funérailles. Plusieurs élèves signalent que des professeurs auraient sciemment ignoré ses souffrances. Certains auraient ri des sévices infligés.
ILS NE FAISAIENT QUE "JOUER"
Le collège et le bureau pour l'éducation d'Otsu ont conduit deux enquêtes dont les résultats n'ont été que partiellement fournis à la famille et à la police. Malgré les témoignages, leur conclusion était que "le lien avec le suicide restait difficile à établir", "même s'il y avait eu harcèlement". Les parents de l'enfant ont tenté de porter plainte, mais la police les en a dissuadés.
L'affaire a éclaté au grand jour le 4 juillet, quand le contenu des enquêtes a commencé à filtrer. Le collège a reçu des menaces. La mairie d'Otsu a décidé de lancer de nouvelles investigations, avec l'aide d'experts envoyés par le ministère de l'éducation, dont les conclusions seront présentées lors de l'audience d'un procès prévu en septembre. Car la police, qui a mené des perquisitions et qui va interroger 300 élèves, a finalement accepté le 19 juillet le dépôt de plainte des parents contre les auteurs présumés des brimades, trois jeunes garçons de 13 et 14 ans. Deux d'entre eux maintiennent qu'ils ne faisaient que "jouer".
Le 16 juillet, le premier ministre Yoshihiko Noda a qualifié l'ijime d'acte "inquiétant et sale" et a appelé les victimes à "signaler les abus aux parents, aux professeurs, aux amis, à tout le monde".
L'ijime fait régulièrement la "une" des médias depuis le début des années 1980 et l'augmentation des suicides d'élèves. L'un des cas les plus retentissants fut celui d'un collégien de 13 ans, retrouvé pendu en 1986 après avoir laissé un mot dans lequel il accusait des camarades d'avoir fait de sa vie un enfer.
73 000 CAS EN 2009
Quelques mesures ont été prises comme l'émission de directives pour les enseignants, la création d'une hotline et de centres régionaux pour aider les établissements scolaires à lutter contre le harcèlement. En 2010, le ministère a lancé un programme pour permettre aux professeurs de déceler les cas extrêmes et coordonner leur action avec la police et le personnel médical. En 2009, il avait dénombré près de 73 000 cas d'ijime, tout en admettant que beaucoup restaient tus.
Mais le problème, qui a également été le sujet de films comme Confessions, de Tetsuya Nakashima (2010), reste difficile à traiter en raison de sa complexité. Il se manifeste sous différentes formes, oppression psychologique et/ou harcèlement physique. Même si les maltraitances entre écoliers sont loin d'être spécifiques au Japon, certains voient dans l'ijime un effet pervers de l'obsession nippone de l'appartenance au groupe. La victime serait ciblée, car considérée comme différente, ce qui expliquerait que les professeurs se placent souvent du côté des harceleurs. Expert de la question, le sociologue Yoji Morita ne nie pas cet aspect, notant que les victimes préfèrent souvent rester dans le groupe où elles subissent les sévices plutôt que de se retrouver isolées.
Mais il y a d'autres facteurs comme les problèmes avec des familles moins à l'écoute des enfants et de leurs souffrances. Des critiques sont aussi régulièrement portées contre les dérives d'un système scolaire rigide, générateur de frustrations, et facteur d'une uniformité qui pourrait d'ailleurs expliquer la volonté des autorités d'Otsu de taire l'affaire, par crainte de se faire remarquer.
Le père du petit garçon, lui, souhaite aujourd'hui que l'ijime disparaisse de toutes les écoles du Japon, pour qu'elles cessent de se transformer en enfer pour certains élèves.